47.
Claire ne pouvait rien désirer de plus. Elle vivait un amour profond et lumineux dans un village unique dont elle découvrait peu à peu les coutumes et les petits secrets, et elle servait chaque jour la déesse Hathor en préparant les bouquets de fleurs qui étaient déposés sur les autels et dans les oratoires.
Les femmes initiées n’étaient pas réparties en deux équipes comme les hommes ; au bas de la hiérarchie, Claire s’en trouvait bien et accomplissait joyeusement la tâche qui lui avait été confiée. Pourtant, les villageoises de la Place de Vérité n’échangeaient avec elle que des propos insignifiants et lui faisaient sentir qu’elle était encore une étrangère à laquelle on n’accordait aucune confiance.
Néfer et Claire, le soir venu, parlaient de leurs expériences respectives, et ils jugeaient tout à fait normale l’attitude des artisans et de leurs épouses. Ce village-là ne ressemblait à aucun autre, et il faudrait mener un long combat pour y être admis sans restrictions.
En célébrant Hathor, la déesse des étoiles qui faisait circuler dans l’univers la puissance amoureuse, seule capable d’unir entre eux tous les éléments de la vie, les prêtresses de la Place de Vérité contribuaient à maintenir l’harmonie invisible sans laquelle aucune création visible, répondant aux lois célestes, n’aurait été possible. Il revenait à la confrérie dans son ensemble, de même qu’aux ritualistes de tous les temples d’Égypte en commençant par Pharaon lui-même, d’entretenir chaque jour cette énergie subtile pour assurer au reste de la population la protection des dieux et la présence de Maât sur terre.
À son modeste échelon, Claire était heureuse de participer à cette œuvre primordiale, d’autant plus perceptible que le village lui avait voué son existence.
La porte de la demeure de Casa le Cordage était fermée. D’ordinaire, le matin, son épouse nettoyait le seuil et la première pièce de la maison, et elle prenait elle-même le bouquet des mains de Claire.
Inquiète, la jeune femme frappa.
Une petite brune lui ouvrit.
— Mon mari est malade, dit-elle avec hargne, comme si Claire en était responsable. Puisque la femme sage s’occupe de l’épouse du scribe Ramosé, je ne sais pas quand elle viendra.
— Je peux peut-être vous aider...
— Auriez-vous des notions de médecine ?
— Quelques-unes.
L’épouse de Casa le Cordage hésita.
— Je vous préviens si vous êtes inefficace, je dirai à tout le monde que vous n’êtes qu’une prétentieuse !
— Vous n’auriez pas tort.
Le calme de Claire désarma la petite brune qui lui laissa le passage.
Casa était allongé sur une banquette de pierre, un oreiller sous la nuque. De taille moyenne, les cheveux très noirs, il avait un visage carré, des yeux marron et d’énormes mollets.
— De quoi souffrez-vous ?
— Mon ventre... Il me brûle.
Claire examina le patient comme le lui avait appris le médecin-chef Néféret, en tenant compte du teint, de l’odeur du corps, de l’haleine mais surtout en palpant l’abdomen et en prenant le pouls pour écouter la voix du cœur.
— C’est grave ? s’inquiéta Casa.
— Je ne crois pas, car aucun démon ne vous menace. Vous souffrez de l’estomac à la suite d’un excès alimentaire. Pendant quelques jours, vous mangerez du miel, du pain rassis grillé, du céleri et des figues, et vous boirez de la bière très douce en petite quantité, mais à plusieurs reprises. La douleur s’estompera progressivement.
L’artisan se sentait déjà mieux.
— Prépare-moi tout ça, demanda-t-il à sa femme, et n’oublie pas de prévenir le scribe de la Tombe que je n’irai pas travailler aujourd’hui.
La petite brune dévisageait Claire avec suspicion.
— Désirez-vous que je dispose les fleurs sur votre autel ?
— Je m’en occuperai moi-même. Sortez, j’ai beaucoup à faire.
— Qu’Hathor vous protège et guérisse votre mari.
Claire comptait poursuivre sa distribution de fleurs, mais elle se figea. À un mètre d’elle, au milieu de la rue principale, se tenait la femme sage, à l’impressionnante toison blanche et aux yeux inquisiteurs.
— Qui t’a appris à soigner ?
— Le médecin-chef Néféret.
Un léger sourire anima le visage sévère de la femme sage.
— Néféret... Tu l’as donc connue.
— C’est elle qui m’a éduquée.
— Pourquoi n’es-tu pas devenue médecin ?
— Parce que Néféret m’a prédit qu’un autre destin m’attendait, et je l’ai écoutée.
— Sais-tu combattre les maladies les plus graves ?
— Quelques-unes.
— Viens avec moi.
Couverte de roses trémières, la demeure de la femme sage se trouvait à côté de celle de Ramosé. Ébahies, les voisines virent Claire y pénétrer à la suite de la propriétaire qui, depuis plus de vingt ans, n’avait ouvert sa porte à personne.
La jeune femme découvrit une grande pièce fleurant bon le chèvrefeuille. Sur des étagères, des pots et des vases contenant des substances médicinales. Le long des murs, des coffres remplis de papyrus.
— J’ai longtemps travaillé avec le médecin Pahéry, auteur d’un traité des troubles du rectum et de l’anus, révéla la femme sage. Il a imposé aux villageois une stricte hygiène quotidienne, la règle de base pour éviter la plupart des maladies. Nous disposons de toute l’eau nécessaire, et c’est le premier de nos remèdes. Sois intransigeante sur ce point et combats sans relâche la saleté ; les remèdes les plus actifs seront inutiles si l’hygiène est absente. As-tu peur des scorpions ?
— Je les redoute, mais Néféret m’a appris que leur venin contient des substances remarquables contre beaucoup de troubles.
— Il en va de même pour les serpents, et je t’emmènerai dans le désert pour capturer les espèces les plus redoutables et fabriquer nos propres produits. Un bon médecin est « celui qui maîtrise les scorpions », car cet animal est capable d’écarter les mauvais esprits et d’attirer les énergies positives que le praticien fixe dans les amulettes. Traiter le corps subtil est aussi important que guérir le corps apparent. Connais-tu la première des formules de guérison ?
— Je suis la prêtresse pure de la lionne Sekhmet, experte en ses devoirs, celle qui pose la main sur le malade, une main savante dans l’art de diagnostiquer.
— Montre-moi comment tu procèdes.
Claire posa la main sur la tête de la femme sage, sur l’arrière de son crâne, ses mains, ses bras, son cœur et ses jambes. Ainsi, elle entendait les paroles du cœur dans chaque canal d’énergie.
— Vous ne souffrez que d’affections bénignes, conclut-elle.
Ce fut au tour de la femme sage d’imposer les mains à Claire qui ressentit aussitôt une chaleur intense.
— J’ai davantage d’énergie que toi et je vais effacer toute trace de fatigue dans ton organisme. Dès que tu t’affaibliras, viens me voir et je te redonnerai la force qui te manque.
La séance de magnétisme dura plus d’une demi-heure. Claire eut l’impression qu’un sang régénéré coulait dans ses veines.
— Néféret a dû t’apprendre l’usage des plantes médicinales et des produits toxiques.
— J’ai passé des journées entières dans son laboratoire, et son enseignement s’est gravé dans ma mémoire.
— Tu auras accès à mes coffres qui contiennent des simples pour le reste, voici les pots à filtre que j’utilise.
La femme sage montra à Claire des récipients séparés en deux par un filtre ; dans la partie du haut, les drogues solides, dans celle du bas, les liquides.
— En chauffant, expliqua-t-elle, on provoque de la vapeur qui dissout les solides, lesquels se mêlent alors aux liquides. Dans certains cas, il ne faut pas chauffer mais broyer les solides dans l’eau, avec un mortier, et verser la solution obtenue dans un vase. Désires-tu que je t’enseigne ma science ?
Le visage de Claire s’illumina.
— Comment vous remercier...
— En travaillant dur et en te mettant au service de la confrérie. Sache que les chefs d’équipe, avec raison, n’autorisent pas un ouvrier malade à travailler, et que ce dernier est libre de se faire soigner soit au village, soit à l’extérieur. Dans ce dernier cas, il demande au médecin une note d’honoraires, et le scribe de la Tombe lui rembourse ses frais. Ne t’impose jamais et laisse chacun responsable de son choix.
— Dois-je comprendre... que je deviens votre assistante ?
— Seuls les supérieurs de la confrérie connaissent mon âge. Aujourd’hui, Claire, je te confie ce petit secret : la semaine prochaine, j’aurai cent ans. Selon les sages, il me reste quelques années pour méditer et me consacrer exclusivement à Maât. Puisque tu acceptes de me seconder, j’y parviendrai peut-être.
— Cent ans... C’est incroyable !
— Ce village contient des trésors inestimables. L’un d’eux consiste à savoir que l’esprit n’est pas irrémédiablement condamné à la déchéance. On peut combattre son vieillissement en pratiquant une science qui consiste à le régénérer. Fais tes preuves, et nous en reparlerons peut-être.